Adonis Diaries

Occasionally, refugees resurrect to the outside world after days of confinement

Posted on: August 24, 2016

Occasionally, refugees resurrect to the outside world after days of confinement

Packed and balloted in containers, by land and seas

Un grincement, puis, comme un roulement de tambours qui se termine dans un fracas.

Je le connais par cœur, ce bruit. Mais, chaque matin, c’est pareil. L’ouverture de la vieille porte rouillée me glace le sang.

Est-ce qu’il est voulu ce bruit, en guise de réveille-matin ? Ils n’ont donc pas compris qu’il était impossible de trouver le sommeil dans ce trou et que nous sommes déjà réveillés, bien avant leur arrivée?

Tout doit se jouer aujourd’hui… ou demain

Comme d’habitude, je n’ai pas fermé l’œil de la nuit. Tout doit se jouer aujourd’hui ou demain.

Dès que les rayons du soleil pénètrent dans la pièce, je promène un regard angoissé sur tout ce qui m’entoure.

Si je ne suis pas bientôt choisie, je finirai dans ce coin-là, comme les autres…

J’ai des frissons dès que j’y pense. Le cauchemar !

Depuis quelque temps, il hante même mes journées. Je me vois, étouffant parmi les déchus, froissée, dépouillée de ma dignité; tantôt flottant à la surface, guettant une planche de salut, tantôt envoyée au fond, asphyxiée par la puanteur de ceux qui m’écrasent, aveuglée par l’obscurité qui m’entoure.

Je garderai longtemps le souvenir de mon arrivée dans ce lieu : l’embarquement brutal, le grand container ballotée par les vagues, le coup brutal qui m’a envoyée par terre, serrée à mes compatriotes.

Ce n’est qu’au bout de deux jours que l’idée est venue à notre nouveau propriétaire de nous sortir.

Tout est nouveau et bizarre autour de nous. Or, mon regard est tombé d’emblée sur le bac du coin. Ce cimetière que je redoute depuis le premier jour.

Toutefois, après tout ce que j’ai vécu ici, je ne vois plus très bien à quoi ressemblait ma vie, AVANT.

Des fois, les souvenirs reviennent par bribes, surtout la nuit. Je suis sûre que, dans le passé, j’avais des « papiers », une identité…

Je revois parfois le sourire de la personne qui m’a portée pour la première fois. J’étais, sans aucun doute, une « favorite », car je me souviens d’avoir été témoin de grandes occasions. A quel moment les choses ont-elles commencé à tourner mal ?

Pourquoi a-t-on décidé de m’abandonner ? Je semble avoir laissé cette période de ma vie dans un gouffre profond, car il ne m’en reste presque rien… Un trou noir, aussi noir que le fond du bac du coin…

Comme chaque matin, la grosse voix rauque commence son concert. On entend, entre deux quintes de toux, rythmées par une boule de salive crachée à nos pieds :
« Entrez madame… l mahal mahallek !
« Venez voir mademoiselle, ekher mouda !
« Nos prix sont imbattables ! Enna l faïr malek !

Nous sommes observés, examinés… collés à des corps malodorants

Et le magasin se remplit. Des foules curieuses arrivent.

Nous sommes observés, examinés… arrachés aux cintres, collés à des corps malodorants.

On nous regarde encore et puis, on décide soit, dégoûté, de nous laisser dans un coin, soit de nous enfoncer, après un long marchandage, au fond d’un sac « noir » lui aussi.

Tous ceux et celles qui ont quitté n’ont jeté aucun regard en arrière. Ils sont partis avec l’espoir d’une meilleure vie. Et ceux qui restent n’ont qu’à espérer de partir à leur tour avant qu’un nouveau paquet n’arrive.

Les nouveaux arrivants sortiront au grand jour, étireront leurs membres et prendront place sur les cintres. Alors que tous ceux qui n’auront pas eu la chance d’être élus sont lancés, avec des gestes de rage et maintes malédictions, dans le fameux bac du coin.

Là, on est cassé, comme les prix proposés à la foule pour la convaincre de nous emporter.

Un bruit familier me tire à ma rêverie. Un petit cognement, comme quand on frappe discrètement à la porte de son amant ; suivi d’un bruissement léger.

Ma place privilégiée à la porte du magasin me permet de la voir arriver de loin. Et je me demande à chaque fois, avec un brin de malveillance qui me fait encore rougir, qui tente de rattraper l’autre, son pied droit ou le bout de sa béquille ?

Ce n’est pas une dame comme les autres

Ce n’est pas une dame comme les autres. Elle ne ressemble en rien aux autres clientes. Il me semble avoir rarement entendu le timbre de sa voix.

Mais je me souviens de son regard perçant qui balaie les lieux. Et je la revois s’approcher de nous, nous examiner tous, sans que nous ayons à quitter nos places.

Elle nous écarte, l’un après l’autre, d’un geste discret, on dirait une caresse. Je guette les coins de sa bouche, ses sourcils qu’elle fronce légèrement quand elle aperçoit un bouton cassé, une poche décousue ou un ourlet qui pend… Une experte ! Elle fait son choix, sans hésiter ; paie, sans marchander et disparaît.

Le réveil est un cauchemar. L’endroit est sombre, hostile… Mais, on peut toujours espérer, rêver d’un nouveau départ, d’une résurrection…
rimamoubayed.mondoblog.org|By Rima Abdel Fattah

Je m’y connais. Je les observe toutes et je m’amuse à deviner leur histoire personnelle. Celle-ci a deux enfants, deux garçons bien turbulents, je parie. Les pantalons, ils n’en ont jamais assez.

Cette autre a une fille, ou rêve d’en avoir une, je ne saurais le dire. Elle regarde avec envie les jolies robes à volants, les petites jupes fleuries… Mais, elle n’en achète jamais. Telle autre accouchera dans quelque temps… La liste est interminable. Imaginer leur vie, leur inventer des noms, des qualités et des défauts m’empêche parfois de broyer du noir et me fournit, chaque jour, une nouvelle dose d’espoir. Mais, au fond de moi, c’est elle que je souhaite accompagner. La dame à la béquille.

Indéchiffrable, elle m’inspire mille questions auxquelles je trouve rarement des réponses. Elle achète tout, les jupes comme les shorts, les petites tailles comme les grandes, à croire qu’elle les collectionne. Cette idée, qui suscite des éclats de rire autour de moi, me traverse l’esprit comme une brise matinale, si rafraîchissante. Ce qui est sûr, c’est que cette dame sent le respect, le goût… et je ne sais quoi de bien plus profond encore.

Voilà, enfin, elle est là. Je suis dans ses mains. Elle me tient, me lisse, me plie soigneusement et me range dans son cabas…

Comme tous les autres, je n’ai pas regardé en arrière, mais je sais qu’ils donneraient tout pour être à ma place !

Libre. Enfin.

Délicieux est le goût de la liberté. Délicieux est le parfum de ce savon doux qui traverse mes mailles. Délicieuse est sa voix qui me parle.

Je l’écoute. Ses projets, ses calculs… je n’y comprends pas grand-chose. Mais, le fait qu’elle les partage avec moi me suffit, me comble.

« La fin ne justifie pas les moyens, baaref . »
Elle soupire.
« La vie est dure. Le médecin, le boucher, le directeur de l’école, kellon ma byerhamo . »
Sa voix s’étrangle.
« Est-ce ma faute si tu es parti trop tôt ? »

Le cadre cloué au mur demeure muet, comme moi qui ai pourtant envie de lui raconter ma vie, lui crier que, moi non plus, je n’ai pas choisi mon destin.

Mais, les confidences s’arrêtent là. Elle se lève et nous quittons la pièce ensemble. Bercée par le rythme de ses pas. Heureuse, je plonge dans un sommeil profond.

A mon réveil, le décor a changé. J’ai à peine le temps de promener mon regard autour de moi et de m’apercevoir que tous les autres sont là, eux aussi. Lavés, parfumés, emballés, rangés…

Je suis déjà bien loin quand, dans le coin de sa boutique, elle note dans son cahier : chemise à fleurs, 50 000 livres.

Je suis libanaise. J’enseigne le français dans une école de la Mission Laïque française.
J’ai fait des études de Lettres et prépare en ce moment mon Master. J’ai gagné plusieurs concours d’écriture: 1er Prix Premio Energheia. Liban. 2013-2015, 1er prix Plumes des Monts d’Or 2014-2015.
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