Adonis Diaries

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Posted on: December 24, 2021

Père Salim Daccache, un calme monacal : Portrait
L’Hebdo Magazine n°2329 du 28 juin 2002

Au cœur du monde, un calme monacal

Père Salim Daccache, membre de la Compagnie de Jésus depuis 1975, est un homme épanoui, chaleureux, charmant, cultivé et sérieux.

Il dirige depuis 1991 l’un des plus célèbres collèges du Liban, Notre-Dame de Jamhour. C’est lui qui, en dernière analyse, décide si un élève sera admis ou non à s’inscrire dans une institution où, selon la petite légende, «il est plus difficile d’entrer que de libérer la Palestine».

Loin d’être un ascète, ce directeur est un homme que le sourire ne quitte que rarement, qui sait répondre calmement à qui l’interroge et qui tente de maintenir au cœur de son travail un calme monacal.

C’est que, dans ce cœur, la cause de Jésus-Christ, celle de la liberté, de la justice et de la vérité, habite continuellement, lui dictant sa conduite aussi bien dans les affaires privées que publiques.

Né le 5 octobre 1951 à Bouar, sur la côte du Kesrouan, Salim Daccache est de modeste origine. Son père, Gerges, était un simple cultivateur de produits maraîchers, comme il en existe encore sur cette bande de terre étroite, mais fertile, qui sépare la mer de la montagne.

Aujourd’hui encore, ses trois frères continuent cette tradition et vivent de l’exploitation de terrains agricoles sur la côte.

«Elève studieux, que le livre ne quitte jamais.» C’est le souvenir qu’en gardent ses institutrices, les sœurs maronites de la Sainte-Famille.

Aîné de la famille, le jeune Salim se revoit volontiers en compagnie de son père, sacristain, prendre le chemin de la messe du matin. C’est là, dans les volutes de l’encens, la braise qu’on souffle et les bougies qu’on allume, que naît sa vocation, que le Seigneur parle, pour la première fois, à son cœur.

C’est là qu’il apprend les rudiments de la langue Syriaque, qu’il va parfaire, sous la direction du célèbre père jésuite Louis Costaz, au séminaire de Ghazir, où le curé de la paroisse, constatant son zèle et sa piété, recommande à ses parents de le conduire.

A dix ans, en 1960, c’est la douleur de la séparation. Le jeune Salim, qui est en huitième, est conduit au séminaire de Ghazir, où il va se préparer au sacerdoce. Il y restera dix ans, jusqu’au bac.

Il revit encore cet instant où la joie de sa mère de voir s’ouvrir devant son fils un avenir glorieux ­ car il est toujours glorieux, l’avenir que les mères voient pour leurs enfants ­ se transforme en douleur, à l’idée qu’à son réveil, tous les matins, il ne sera pas toujours là.

Heureusement, cette douleur est tempérée par les visites qu’il effectue, toutes les quinzaines, à la maison. Ces pauses lui permettent de se retremper, régulièrement, dans la simplicité de la vie villageoise et paroissiale et des coups de bêche de son père.

Cependant, il gardera en son souvenir l’ambiance fraternelle du séminaire, les activités spirituelles, culturelles et surtout sportives. N’a-t-il pas gardé dans sa mémoire les silhouettes des PP. Nehmé, Charvet, Mazas et Mardelli et bien d’autres qui l’ont aidé à forger sa personnalité?

Sa découverte de nombreux courants politiques
Ces années ne seront pas faciles. Formatrices, oui, mais pas faciles. C’est petit à petit que la souffrance, par une transmutation mystérieuse où les années, le tempérament et la grâce jouent leur rôle, lui donnera l’occasion de devenir plus sûr de lui, plus autonome, plus averti et plus sensible aux douleurs des autres.

Car la solitude, l’austérité, peuvent détruire un être fragile. Mais, vécues avec maturité et dans la prière, elles renvoient le jeune Salim à son cœur, dont il découvre les profondeurs et les privations, ce qui lui permettra de les confronter avec la virilité de qui connaît leurs valeurs et leurs limites.

Au sortir de l’adolescence, Salim Daccache est déjà un jeune homme mûr qui redécouvre l’Evangile avec un regard neuf et le confronte à ses lectures, à sa connaissance, par le biais du séminaire, du patrimoine spirituel et culturel de l’Eglise du Liban, et particulièrement de l’Eglise maronite, et aux hommes de lettres, penseurs, philosophes et idéologues en tous genres qu’il a commencé à connaître.

Libéralisme, marxisme, nationalisme syrien, nationalisme libanais, tout y passe, aussi bien Antoun Saadé que Kamal el-Hajj, Dom Helder Camara que Karl Marx. Les années soixante étaient bien riches en idées et en débats.

De ces interpellations par moments angoissantes, Salim Daccache sortira par la voie de la liberté. Cette valeur lui donne une clé d’interprétation universelle des aspirations humaines.

L’aspiration à triompher de l’injustice le conduit, durant ses années universitaires, à fréquenter de nombreux courants politiques. Sa passion de communiquer le mènera, elle, au journalisme.

Au séminaire, déjà, il s’était arrangé pour se faire livrer, par le coiffeur du coin, un exemplaire du quotidien An-Nahar, que lui-même et ses camarades lisaient avidement et à travers lequel ils s’ouvraient aux conflits qui agitaient la région et le monde.

Entre 1970 et 1974, au sortir du séminaire, et alors qu’il prépare un diplôme de sciences politiques et un autre de philosophie, il travaillera au journal Lissan el-Hal, de Gébrane Hayek.

L’époque, il faut dire, était passionnée, riche en événements et en courants idéologiques, et les débats, avec ses camarades, étaient souvent vifs.

C’était l’époque où l’identité du Liban posait problème, où, emportés par les idéologies, détournés de l’essentiel, certains faisaient bon marché du pacte de coexistence qui avait fondé le Liban et ne considéraient plus ce pays que comme l’un des fronts d’une lutte à mort contre Israël.

Bien que sensible à l’existence du Liban, comme nation, et aux dangers que lui faisaient courir les courants de fond qui traversaient le monde arabe, Salim Daccache ne l’était pas moins au courant nationaliste arabe qui, selon lui, pouvait sortir l’homme arabe de sa misère par plus de solidarité et d’unité.

En cela, il n’était pas en contradiction avec l’Eglise, dont la doctrine sociale est d’une grande vigueur, et dont l’engagement politique au service des peuples et de leur développement s’était accentué après le concile Vatican II, avec les encycliques sociales de Jean XXIII et surtout de Paul VI (qui fut assassine’).

La cité de Dieu, il en était conscient, n’était pas distincte de la cité de l’homme, et la foi devait, pour être vivante, s’incarner dans la justice et des combats sociaux. Il fera partie de l’association sacerdotale, d’origine lyonnaise, le Prado, attentive aux marginaux de l’Evangile.

Il s’engagera aussi dans des associations d’aide aux pauvres des quartiers populaires de Beyrouth.

Licencié en philosophie, Salim Daccache se découvre peu de goût pour la vocation de curé de paroisse. Il veut se faire religieux. L’ordre de Saint-Ignace va lui donner l’occasion de vivre la contemplation au cœur de l’action.

Né au XVIe siècle, en pleine contre-réforme, l’ordre jésuite est un ordre militant activement engagé dans la défense de la doctrine catholique, dans la vie active.

Mais la découverte de sa vocation ne sera pas facile. Elle ne se fera pas sans d’ultimes hésitations. A l’issue des Exercices spirituels de saint Ignace, la retraite charnière qu’il suit au couvent de Notre-Dame, à Bickfaya, il hésite toujours.

Le père Peter-Hans Kolvenbach, supérieur provincial à l’époque, lui demande de prendre trois jours supplémentaires et de trancher.

Il entre ensuite au noviciat à Minia (Egypte, where is located the Jesuit branch in the Middle-East), avant de se mettre, un an durant, au service des handicapés, à Beit Chabab.

En 1977, il quitte le Liban pour la France où il obtiendra une maîtrise en théologie de la faculté de théologie et de philosophie de son ordre puis un doctorat en lettres de l’université Panthéon-Sorbonne. Le sujet de sa thèse: «Le problème de la création, de l’homme et du monde dans le kalam musulman (la théologie musulmane) au Xe siècle».

Encore une fois, ces années à l’école de saint Ignace, jusqu’à son ordination sacerdotale en 1983, furent intenses sur le plan de sa formation intellectuelle, philosophique et théologique, mais plus encore sur le plan de la formation humaine.

C’est pendant ces années qu’il acquiert sa perception qu’il pouvait être un pasteur des âmes, sa capacité d’écouter les autres, les aider à retrouver leurs forces cachées pour se libérer et se laisser guider par l’Esprit.

C’est pendant ces années qu’il a su qu’ordonner sa vie et la mettre en projet, en vue de l’unir au dessein du Créateur, un projet d’amour, était un art qui suppose l’intuition et l’acquis. Cela pourrait préparer les jeunes jésuites à être des agents de construction de l’avenir et des éducateurs d’espérance.

Dès cette époque, en effet, il perçoit l’importance du dialogue islamo-chrétien et d’une bonne connaissance de la pensée islamique.

En 1983, il rentre au Liban et le 9 avril, il est ordonné prêtre. Il embrasse, ensuite, une carrière d’enseignant, dans le cadre de son ordre. A l’Ecole des traducteurs d’abord, à l’Institut supérieur des sciences religieuses ensuite et enfin à l’Institut des lettres orientales, où il enseigne la pensée islamique.

Parallèlement, il est directeur adjoint de la maison d’édition Dar el-Machreq, qui publie des dictionnaires et des encyclopédies, avant de devenir, en 1990, rédacteur en chef de la revue Al-Machreq, dont une partie est consacrée au dialogue inter-religieux.

En 1989, il est nommé directeur des classes terminales, au collège de Jamhour, dont il sera nommé recteur, en 1991.

Levé tôt, Salim Daccache consacre les premiers moments de la journée à la prière. A huit heures, commence une journée faite de responsabilités pastorales, directoriales et administratives, notamment avec le personnel enseignant. Il donne beaucoup de son temps.

Vers 16 heures, avec l’achèvement de ses tâches de recteur, s’ouvre une période où il peut trouver un peu de temps pour lire, écrire, préparer son cours pour l’université, écouter de la musique classique ou encore du folklore libanais. Avant de s’accorder quelques heures d’un repos indispensable pour faire face aux fatigues nerveuses de sa tâche, et à une routine parfois harassante.

La diversité dans l’Eglise
Il est vrai que la Bonne nouvelle a été racontée en quatre témoignages. Cependant, on peut être plus attiré par l’un ou l’autre. Les deux évangiles que Salim Daccache affectionne plus particulièrement sont celui de Luc, évangile de la mansuétude du Christ et des récits de l’enfance, et celui de saint Jean, avec toute sa profondeur théologique. Un évangile où figure la scène capitale au cours de laquelle Jésus interroge Pierre: «M’aimes-tu?», et où il se voit confier la tâche de paître les brebis de Dieu.

Le collège de Jamhour
Le collège de Jamhour a longtemps été la matrice de l’élite francophone, en majorité chrétienne. Plusieurs dirigeants et cadres supérieurs y ont été formés.

Sa vocation a, aujourd’hui, changé avec l’avènement d’une élite anglophone et une plus grande diversité confessionnelle des élèves. De même, l’origine sociale a changé.

D’un collège pour élèves riches et «bien nés», Jamhour s’est démocratisé.

Sur les 2800 élèves inscrits annuellement, quelque 750 bénéficient d’une aide scolaire qui peut aller parfois jusqu’à 100%.

Quelque 14000 élèves ont été scolarisés à Jamhour depuis sa création.

Collège Notre-Dame de Jamhour, LIBAN
Bureau de Communication et de Publication © 1994-2008

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