Adonis Diaries

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Mon cher Ado. Part 56

Nous voilà installés dans cette machine volante qu’on appelle avion . A peine assise et la ceinture de sécurité attachée , Amale consulte son iPhone pour voir si des messages lui parviennent toujours de l’extérieur .

Cyril , de l’autre côté du couloir central, discute avec un copain qui prenait le même vol : Beyrouth-Paris. La dernière fois qu’on l’avait rencontré , c’était à Noël dernier , à New-York .

Et moi , comme d’habitude , les yeux fermés , je rêve , au milieu des bavardages et des derniers embarqués qui s’acharnent à fourrer leurs sacs dans les rangements situés au-dessus de nos têtes .

A l’heure prévue pour le départ, l’avion se met à circuler sur le tarmac en direction de la piste d’envol . El là , sans la moindre hésitation , il s’élance à plein régime , avec un tel vrombissement de moteurs que les passagers retiennent leur souffle , et le monde entier reste bouche béé .

On est loin du temps où Dédale avait imaginé , à l’aide de plumes et de Cire de voler avec son fils Icare pour sortir du labyrinthe qu’il avait lui-même construit pour Minos , roi de Crête…

En quelques secondes , le voilà qui grimpe à toute allure vers le soleil , nous emportant avec lui , loin dans le ciel , loin , très loin des ” miasmes morbides ” du Liban qui depuis des années laisse ses ordures s’amonceler , dégageants des odeurs nauséabondes , irrespirables , …

C’était le moment précieux pour moi qui regardais à travers le hublot , ce monstre des airs qui , après avoir survolé la Méditerranée , nous place déjà au-dessus des nuages , éparses ce jour-là , un champs de cotons qui laissent entrevoir lorsqu’on qu’on a atteint le continent européen des bouts de terre , joliment organisés en vue de plantations diverses …

L’homme est capable de bien faire , mais aussi de très mal faire quand la folie s’empare de lui …

Mais pour ne pas céder à la sinistrose , je referme les yeux et je pense à Saint Exupéry et à son ami Mermoz , les premiers aventuriers du ciel ..

Je me revois en train de lire , mon cher Francois , Courrier Sud et Vol de nuit d’Antoine de Saint-Exupéry en livres de poche que j’avais achetés à la Librairie Centrale qui jouxtait notre appartement à Jounieh , auprès d’une charmante vendeuse dont le nom s’est perdu dans ma mémoire mais dont le doux sourire m’est resté intacte , à jamais …

( J’ai lu tous les livres d’ Antoine de Saint-Exupéry)

Me revoilà à Paris dans notre appartement bien parisien , c’est-a- dire , sans balcon , et loin d’être Versailles .
Ainsi , après s’être ressourcé au pays du soleil , me revoilà donc à Paris où on languit sans lumière , dans la grisaille hivernale .

Sans ostentation ni fanfaronnade , Baudelaire , à la fin de l’automne , n’avait -il pas écrit que :

Bientôt nous plongerons dans les froides ténèbres ;
Adieu, vive clarté de nos étés trop courts !
J’entends déjà tomber avec des chocs funèbres
Le bois retentissant sur le pavé des cours …


Et plus loin , dans Paysage , il poursuit sa rêverie en disant :
Et quand viendra l’hiver aux neiges monotones ;
Je fermerai partout portières et volets
Pour bâtir dans la nuit mes féeriques palais .
Alors, je rêverai des horizons bleuâtres

Le Petit Prince par Antoine de Saint-Exupéry

“Il avait fait alors une grande démonstration de sa découverte
à un Congrès International d’Astronomie. Mais personne
ne l’avait cru à cause de son costume. Les grandes personnes
sont comme ça.

Heureusement pour la réputation de l’astéroïde B 612 un
dictateur turc imposa à son peuple, sous peine de mort, de
s’habiller à l’Européenne. L’astronome refit sa démonstration
en 1920, dans un habit très élégant. Et cette fois-ci tout le
monde fut de son avis.”

“Les grandes personnes m’ont conseillé de laisser de côté les
dessins de serpents boas ouverts ou fermés, et de m’intéresser
plutôt à la géographie, à l’histoire, au calcul et à la grammaire.

C’est ainsi que j’ai abandonné, à l’âge de six ans, une magnifique
carrière de peintre. J’avais été découragé par l’insuccès de mon
dessin numéro 1 et de mon dessin numéro 2.”
– Le Petit Prince par Antoine de Saint-Exupéry –

“I hate my époque with all my forces. Man is dying of thirst”

Antoine de Saint-Exupéry of Petit-Prince and other books that were made into movies

The last letter from Antoine de Saint-Exupéry to General X on July 30, 1944. He disappeared with airplane the next day on July 31, 1944

Lettre d’Antoine de Saint-Exupéry au général X : « Je hais mon époque de toutes mes forces. L’homme y meurt de soif. »

antoine-st-ex-partenaire                    

Antoine de Saint Exupéry : mythe absolu de l’aviateur et de l’écrivain, auteur du Petit-Prince et de nombreux romans, est mort au combat le 31 juillet 1944.

La veille, il écrit au général X et s’exprime avec une lucidité exceptionnelle sur la condition de l’homme moderne. Testament avant l’heure, cette lettre, déchirante à la lumière de son destin, parle étrangement et profondément de notre temps.

30 juillet 1944

Je viens de faire quelques vols sur P. 38. C’est une belle machine. J’aurais été heureux de disposer de ce cadeau-là pour mes vingt ans.

Je constate avec mélancolie qu’aujourd’hui, à 43 ans, après quelques 6,500 heures de vol sous tous les ciels du monde, je ne puis plus trouver grand plaisir à ce jeu-là. Ce n’est plus qu’un instrument de déplacement – ici de guerre.

Si je me soumets à la vitesse et à l’altitude à mon âge patriarcal pour ce métier, c’est bien plus pour ne rien refuser des emmerdements de ma génération que dans l’espoir de retrouver les satisfactions d’autrefois.

Ceci est peut-être mélancolique, mais peut-être bien ne l’est-ce pas. C’est sans doute quand j’avais vingt ans que je me trompais.

En Octobre 1940, de retour d’Afrique du Nord où le groupe 2 – 33 avait émigré, ma voiture étant remisée exsangue dans quelque garage poussiéreux, j’ai découvert la carriole et le cheval. Par elle l’herbe des chemins. Les moutons et les oliviers.

Ces oliviers avaient un autre rôle que celui de battre la mesure derrière les vitres à 130 kms à l’heure. Ils se montraient dans leur rythme vrai qui est de lentement fabriquer des olives.

Les moutons n’avaient pas pour fin exclusive de faire tomber la moyenne. Ils redevenaient vivants. Ils faisaient de vraies crottes et fabriquaient de la vraie laine. Et l’herbe aussi avait un sens puisqu’ils la broutaient.

Et je me suis senti revivre dans ce seul coin du monde où la poussière soit parfumée (je suis injuste, elle l’est en Grèce aussi comme en Provence). Et il m’a semblé que, toute ma vie, j’avais été un imbécile…

Tout cela pour vous expliquer que cette existence grégaire au coeur d’une base américaine, ces repas expédiés debout en dix minutes, ce va-et-vient entre les monoplaces de 2600 chevaux dans une bâtisse abstraite où nous sommes entassé à trois par chambre, ce terrible désert humain, en un mot, n’a rien qui me caresse le coeur.

Ca aussi, comme les missions sans profit ou espoir de retour de Juin 1940, c’est une maladie à passer. Je suis “malade” pour un temps inconnu. Mais je ne me reconnais pas le droit de ne pas subir cette maladie. Voilà tout.

Aujourd’hui, je suis profondément triste. Je suis triste pour ma génération qui est vide de toute substance humaine. Qui n’ayant connu que les bars, les mathématiques et les Bugatti comme forme de vie spirituelle, se trouve aujourd’hui plongé dans une action strictement grégaire qui n’a plus aucune couleur.

On ne sait pas le remarquer.

Prenez le phénomène militaire d’il y a cent ans. Considérez combien il intégrait d’efforts pour qu’il fut répondu à la vie spirituelle, poétique ou simplement humaine de l’homme.

Aujourd’hui nous sommes plus desséchés que des briques, nous sourions de ces niaiseries. Les costumes, les drapeaux, les chants, la musique, les victoires (il n’est pas de victoire aujourd’hui, il n’est que des phénomènes de digestion lente ou rapide) tout lyrisme sonne ridicule et les hommes refusent d’être réveillés à une vie spirituelle quelconque.

Ils font honnêtement une sorte de travail à la chaîne. Comme dit la jeunesse américaine, “nous acceptons honnêtement ce job ingrat” et la propagande, dans le monde entier, se bat les flancs avec désespoir.

De la tragédie grecque, l’humanité, dans sa décadence, est tombée jusqu’au théâtre de Mr Louis Verneuil (on ne peut guère aller plus loin). Siècle de publicité, du système Bedeau, des régimes totalitaires et des armées sans clairons ni drapeaux, ni messes pour les morts. Je hais mon époque de toutes mes forces. L’homme y meurt de soif.

Ah ! Général, il n’y a qu’un problème, un seul de par le monde.

Rendre aux hommes une signification spirituelle, des inquiétudes spirituelles, faire pleuvoir sur eux quelque chose qui ressemble à un chant grégorien. On ne peut vivre de frigidaires, de politique, de bilans et de mots croisés, voyez-vous !

On ne peut plus vivre sans poésie, couleur ni amour. Rien qu’à entendre un chant villageois du 15 ème siècle, on mesure la pente descendue. Il ne reste rien que la voix du robot de la propagande (pardonnez-moi). Deux milliards d’hommes n’entendent plus que le robot, ne comprennent plus que le robot, se font robots.

Tous les craquements des trente dernières années n’ont que deux sources : les impasses du système économique du XIX ème siècle et le désespoir spirituel.

Pourquoi Mermoz a-t-il suivi son grand dadais de colonel sinon par soif ? Pourquoi la Russie ? Pourquoi l’Espagne ?

Les hommes ont fait l’essai des valeurs cartésiennes : hors des sciences de la nature, cela ne leur a guère réussi.

Il n’y a qu’un problème, un seul : redécouvrir qu’il est une vie de l’esprit plus haute encore que la vie de l’intelligence, la seule qui satisfasse l’homme.

Ca déborde le problème de la vie religieuse qui n’en est qu’une forme (bien que peut-être la vie de l’esprit conduise à l’autre nécessairement). Et la vie de l’esprit commence là où un être est conçu au-dessus des matériaux qui le composent.

L’amour de la maison -cet amour inconnaissable aux Etats-Unis – est déjà de la vie de l’esprit.

Et la fête villageoise, et le culte des morts (je cite cela car il s’est tué depuis mon arrivée ici deux ou trois parachutistes, mais on les a escamotés : ils avaient fini de servir) . Cela c’est de l’époque, non de l’Amérique : l’homme n’a plus de sens.

Il faut absolument parler aux hommes.

A quoi servira de gagner la guerre si nous en avons pour cent ans de crise d’épilepsie révolutionnaire ?

Quand la question allemande sera enfin réglée tous les problèmes véritables commenceront à se poser. Il est peu probable que la spéculation sur les stocks américains suffise au sortir de cette guerre à distraire, comme en 1919, l’humanité de ses soucis véritables.

Faute d’un courant spirituel fort, il poussera, comme champignons, trente-six sectes qui se diviseront les unes les autres.

Le marxisme lui-même, trop vieilli, se décomposera en une multitude de néo-marxismes contradictoires.

On l’a bien observé en Espagne. A moins qu’un César français ne nous installe dans un camp de concentration pour l’éternité.

Ah ! quel étrange soir, ce soir, quel étrange climat. Je vois de ma chambre s’allumer les fenêtres de ces bâtisses sans visages. J’entends les postes de radio divers débiter leur musique de mirliton à ces foules désoeuvrées venues d’au-delà des mers et qui ne connaissent même pas la nostalgie.

On peut confondre cette acceptation résignée avec l’esprit de sacrifice ou la grandeur morale. Ce serait là une belle erreur.

Les liens d’amour qui nouent l’homme d’aujourd’hui aux êtres comme aux choses sont si peu tendus, si peu denses, que l’homme ne sent plus l’absence comme autrefois.

C’est le mot terrible de cette histoire juive : “tu vas donc là-bas ? Comme tu seras loin ” – Loin d’où ? Le “où” qu’ils ont quitté n’était plus guère qu’un vaste faisceau d’habitudes.

Dans cette époque de divorce, on divorce avec la même facilité d’avec les choses. Les frigidaires sont interchangeables. Et la maison aussi si elle n’est qu’un assemblage.

Et la femme. Et la religion. Et le parti. On ne peut même pas être infidèle : à quoi serait-on infidèle ? Loin d’où et infidèle à quoi ? Désert de l’homme.

Qu’ils sont donc sages et paisibles ces hommes en groupe.

Moi je songe aux marins bretons d’autrefois, qui débarquaient, lâchés sur une ville, à ces noeuds complexes d’appétits violents et de nostalgie intolérable qu’ont toujours constitués les mâles un peu trop sévèrement parqués. Il fallait toujours, pour les tenir, des gendarmes forts ou des principes forts ou des fois fortes.

Mais aucun de ceux-là ne manquerait de respect à une gardeuse d’oies. L’homme d’aujourd’hui on le fait tenir tranquille, selon le milieu, avec la belote ou le bridge. Nous sommes étonnamment bien châtrés.

Ainsi sommes-nous enfin libres .

On nous a coupé les bras et les jambes, puis on nous a laissé libres de marcher.

Mais je hais cette époque où l’homme devient, sous un totalitarisme universel, bétail doux, poli et tranquille. On nous fait prendre ça pour un progrès moral !

Ce que je hais dans le marxisme, c’est le totalitarisme à quoi il conduit. L’homme y est défini comme producteur et consommateur, le problème essentiel étant celui de la distribution.

Ce que je hais dans le nazisme, c’est le totalitarisme à quoi il prétend par son essence même. On fait défiler les ouvriers de la Ruhr devant un Van Gogh, un Cézanne et un chromo. Ils votent naturellement pour le chromo. Voilà la vérité du peuple !

On boucle solidement dans un camp de concentration les candidats Cézanne, les candidats Van Gogh, tous les grands non-conformistes, et l’on alimente en chromos un bétail soumis.

Mais où vont les Etats-Unis et où allons-nous, nous aussi, à cette époque de fonctionnariat universel ? L’homme robot, l’homme termite, l’homme oscillant du travail à la chaîne système Bedeau à la belote.

L’homme châtré de tout son pouvoir créateur, et qui ne sait même plus, du fond de son village, créer une danse ni une chanson.

L’homme que l’on alimente en culture de confection, en culture standard comme on alimente les boeufs en foin.

C’est cela l’homme d’aujourd’hui.

Et moi je pense que, il n’y a pas trois cents ans, on pouvait écrire ” La Princesse de Clèves” ou s’enfermer dans un couvent pour la vie à cause d’un amour perdu, tant était brûlant l’amour.

Aujourd’hui bien sûr les gens se suicident, mais la souffrance de ceux-là est de l’ordre d’une rage de dents intolérable. Ce n’a point à faire avec l’amour.

Certes, il est une première étape.

Je ne puis supporter l’idée de verser des générations d’enfants français dans le ventre du moloch allemand. La substance même est menacée, mais, quand elle sera sauvée, alors se posera le problème fondamental qui est celui de notre temps. Qui est celui du sens de l’homme et auquel il n’est point proposé de réponse, et j’ai l’impression de marcher vers les temps les plus noirs du monde.

Ca m’est égal d’être tué en guerre.

De ce que j’ai aimé, que restera-t-il ? Autant que les êtres, je parle des coutumes, des intonations irremplaçables, d’une certaine lumière spirituelle. Du déjeuner dans la ferme provençale sous les oliviers, mais aussi de Haendel.

Les choses. je m’en fous, qui subsisteront. Ce qui vaut, c’est certain arrangement des choses. La civilisation est un bien invisible puisqu’elle porte non sur les choses, mais sur les invisibles liens qui les nouent l’une à l’autre, ainsi et non autrement.

Nous aurons de parfaits instruments de musique, distribués en grande série, mais où sera le musicien ?

Si je suis tué en guerre, je m’en moque bien. Ou si je subis une crise de rage de ces sortes de torpilles volantes qui n’ont plus rien à voir avec le vol et font du pilote parmi ses boutons et ses cadrans une sorte de chef comptable (le vol aussi c’est un certain ordre de liens).

Mais si je rentre vivant de ce “job nécessaire et ingrat”, il ne se posera pour moi qu’un problème : que peut-on, que faut-il dire aux hommes ?

                            ( Source:                                                              http://www.staune.fr/Que-faut-il-dire-aux-hommes.html                         )

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