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Laughter: the last refuge for displaced refugee kids

With Sabine Choucair

Face à la guerre, le refuge du rire

Au Liban, des ONG comme Médecins sans frontières, Terre des Hommes ou encore l’Unicef apportent aux réfugiés syriens premiers secours et denrées alimentaires de base. Une aide indispensable pour des milliers de personnes aux vies bouleversées par le conflit engagé en 2011.

Sabine Choucair tente de faire naître un sourire sur le visage des enfants et d’apaiser les blessures de l’âme.

Au sein d’un collectif d’artistes et d’associations, cette Libanaise de 33 ans revêt des habits de clown et intervient auprès des plus jeunes, mais aussi des femmes lors de thérapies sociales.

Rencontre avec celle qui, le temps d’une représentation ou de séances de discussions, cherche à faire oublier une guerre omniprésente.

Florence Massena posted this Aug. 4, 2015

L’été dernier, avec l’association « Clowns Sans Frontières » et sa compagnie « Clown Me In », Sabine Choucair a visité plusieurs camps syriens et palestiniens au nord du Liban et dans la vallée de la Bekaa, non loin de la frontière est du pays.

C’est là, dans des conditions souvent précaires, que vit la majorité des réfugiés ayant fui la guerre civile syrienne.

Près de 1,3 million de personnes, selon le Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés.

Pour la jeune femme, comédienne et thérapeute sociale, il s’agissait d’apporter une touche d’évasion dans le quotidien des enfants. Elle en a rencontré environ 3, 800 en 15 jours, jouant pour eux un spectacle taillé sur mesure.

Depuis son enfance, cette artiste aux multiples casquettes – née pendant la guerre civile, en 1982 – a l’habitude de capter l’attention d’un public.

Enfant star du petit écran libanais, elle présentait, à 9 ans seulement, un programme pour la jeunesse à la télévision.

« Pendant trois ans, j’étais une vedette : il n’y avait aucune émission après la guerre, tout le monde regardait ce que je faisais chaque samedi », se souvient-elle. Aujourd’hui encore, elle ne passe pas inaperçue.

Reconnaissable à sa démarche sautillante et ses habits colorés, elle contraste avec les femmes savamment apprêtées qui arpentent les rues de Beyrouth.

C’est dans la capitale libanaise qu’elle a étudié le théâtre, avant de s’intéresser aux techniques d’expression corporelle en Angleterre.

Voyageuse dans l’âme, elle n’a cessé de vadrouiller à travers le monde, effectuant des passages aux États-Unis, au Maroc ou encore au Canada.

À l’école Le Coq de Londres, elle découvre l’art du clown et l’embrasse totalement. Une activité proche des gens, demandant à la fois de se mettre en scène, mais aussi de ressentir les angoisses des autres pour mieux les apaiser.

Sabine jeunesse
Alors qu’elle n’avait pas dix ans, la jeune femme assurait déjà le spectacle. (photo Sabine Choucair)

Un clown au service du bien-être des enfants

Assez naturellement, Sabine Choucair a donné ses premiers spectacles de clown pour les enfants des populations marginalisées, sous les traits d’un personnage pour le moins surprenant, venu de lui-même durant sa formation. Il se distingue par son caractère « très militaire » et un sérieux penchant pour la paranoïa.

Appelé « Flower », il arbore de longs sourcils verts et porte des talons, mais possède un côté masculin qui amuse les enfants par sa contradiction. Très énergique, son clown fait du hula hoop et utilise le langage corporel dans ses numéros, jouant beaucoup sur la hiérarchie et improvisant avec les enfants.

Toutes mes angoisses sont parties après quelques représentations

Ce jeu de rôle est l’aboutissement d’un long processus de recherche, introspectif et douloureux. « Je ne savais pas que c’était en moi ! Mais j’y vois une partie de mon enfance et c’est génial d’en rire. Toutes mes angoisses sont parties après seulement quelques représentations publiques. »

Soulagée de ses maux par son personnage, elle propose aux enfants de suivre le même chemin et de se délester – temporairement – de leurs peurs. « Si ça a eu cet effet sur moi, je me suis dit que ça pouvait aider d’autres personnes. Avec mes activités associatives ou lorsque j’étais scout, j’avais toujours eu envie de travailler avec les gens. Tous mes choix artistiques ont été tournés vers la proximité avec le public, sans aucun mur entre acteurs et spectateurs », raconte la jeune femme.

Être sur scène ne lui suffit pas : entre 2007 et 2010, elle s’essaye à donner des formations de clown à des éducateurs d’enfants libanais, mais sent que quelque chose lui manque pour être réellement efficace.

Peu à peu, sa formule s’affine et lui permet d’aider au mieux les personnes en difficulté : elle allie les contes et la clownerie au storytelling, technique qui consiste à bâtir un récit autour de sa propre histoire. Marquée par une enfance au cœur d’une guerre civile, la trentenaire est touchée par la vision de jeunes traversant une période similaire, sans avoir eu peut-être la même chance qu’elle et sa famille.

Déplacements, traumatismes, pertes : des difficultés qu’elle a partagées et qui lui permettent de trouver les mots auprès des enfants comme des femmes, premières victimes du conflit syrien selon l’organisation Human Rights Watch.

La région de la Bekaa, ici en jaune, s'étend le long de la frontière avec la Syrie. (carte CC-BY-SA Wikimedia Commons, modifiée par Pierre Leibovici)
La région de la Bekaa, ici en jaune, s’étend le long de la frontière avec la Syrie. (carte CC-BY-SA Wikimedia Commons, modifiée par Pierre Leibovici)

Avec la crise syrienne, dès le printemps 2011, et l’arrivée massive de réfugiés qui a suivi dans les pays voisins, Sabine Choucair a travaillé aux côtés d’organisations telles que l’International Rescue Committee (IRC), au Liban oriental. Un engagement renouvelé dans le camp de Zaatari, au nord-est de la Jordanie, ainsi qu’en Turquie.

Ces zones frontalières sont faciles d’accès pour les réfugiés, arrivés en masse au gré des combats pour tenter de survivre. Massés dans des tentes de fortune, sous le soleil ou dans la boue, ils assurent leur subsistance  malgré des conditions de vie éprouvantes.

Ces réfugiés de toutes les régions syriennes ont parfois tout perdu, jusqu’à leurs proches. D’où le besoin d’exprimer de nombreux traumatismes, liés à leur exil, mais aussi à leurs problèmes familiaux ou à la perte d’un statut social.

Avec eux, c’est une méthode de travail collective qui est privilégiée, en formant des équipes de « 10 à 15 personnes réunies pour une thérapie de groupe. » Les moments d’échanges sont ponctués de jeux de clowns, d’ateliers autour des mots et du corps, « pour peu à peu parvenir à aborder des sujets très forts, des moments intenses qu’ils ont vécus ».

C’est une heure de magie pour eux, de rêve

Une fois leur conscience apaisée, l’étape suivante est de faire retranscrire à chacun sa propre histoire, à l’écrit d’abord, puis sous une forme artistique, grâce à « un petit film, une pièce de théâtre ou de danse, c’est selon. […] Tous ensemble, on invente ».

Ça, c’est pour les jeunes et les adultes. Pour les enfants, la jeune femme opte pour l’invention et le jeu. « Je pense que c’est une heure de magie pour eux, de rêve, qui les fait sortir de leur bulle de dépression, estime-t-elle. Quand les enfants rient, c’est avec tout leur cœur, ça les relaxe. Que l’on vienne à eux, même quelques heures, a quelque chose de beau car ils gardent de la magie en eux, le sentiment de la féerie du spectacle. »

Sabine Ben Hubbard
Lors des spectacles, Sabine met en avant l’expression corporelle, avec du hula hoop notamment. (photo Ben Hubbard)

Des violences à désamorcer

Pour beaucoup, la rencontre avec un clown est inédite. Sabine Choucair et son équipe font face à un public curieux, pour qui ces spectacles rompent avec l’âpreté du quotidien. « Ils passent 10 minutes à se demander quoi faire de nous, puis se prennent au jeu. On a des réactions très amusantes. Certains sont éblouis, d’autres veulent absolument nous toucher », raconte-t-elle.

Les réactions des enfants et de leurs parents sont celles qui la marquent le plus.

Un tout jeune réfugié, qu’elle a croisé dans un camp, lui a un jour confié : « Aujourd’hui c’est mieux qu’hier : hier, on jouait seulement au foot et aujourd’hui, on vous a vue. » Elle se souvient aussi des paroles d’une mère qui avait assisté à l’un des spectacles : « On est habitué aux bruits des missiles, des bombes. On a besoin de moments comme ceux-là pour enlever la peur de nos cœurs. »

Ils pensent que jouer c’est se frapper, se jeter des pierres

En jouant pour les enfants, la thérapeute sociale détecte chez eux des troubles comportementaux, traduits notamment par la violence qui émane de leurs jeux. « Ils pensent que jouer c’est se frapper, se jeter des pierres. On essaye alors de le retranscrire de façon clownesque, avec nos personnages et de tourner ces actions en ridicule », explique-t-elle.

Peut-on rire de tout avec eux ? Sabine s’est posée la question.

Elle joue des saynètes qui sont censées leur parler, mais a parfois des doutes sur certains de ses numéros. Dans l’une de ses interprétations par exemple, un clown « décédé » revient à la vie.

Délicat, peut-être, pour des jeunes qui vivent ou ont vécu la mort autour d’eux. Pourtant, ça ne les empêche pas de rire. « J’ai aussi un numéro de jonglage avec des couteaux. On leur montre que c’est dangereux ! Finalement, ce sont les actes les plus morbides qui ont le plus de succès », constate-t-elle quelque peu surprise. « Quand ils comprennent que c’est un jeu, c’est une bonne manière d’aborder des sujets sérieux et graves. Ils en ont besoin. Ils savent que tout ça est ridicule et que, dans l’histoire, ce sont eux les plus intelligents. »

La parole des femmes

« Travailler avec des gens », pour la jeune clown, c’est aussi aller à la rencontre des femmes. Les acteurs qui interviennent au Moyen-Orient le font parfois avec une vision et des codes très européens, ce qui peut compliquer le dialogue.

« Il leur arrive de penser savoir ce qui est juste ou pas, mais c’est très délicat quand on travaille avec des femmes », insiste Sabine.

Celle-ci s’est engagée aux côtés de l’International Rescue Committee en 2014, qui lui a demandé d’appliquer sa méthode de thérapie sociale pour des femmes de différents camps au Liban, en Jordanie et en Turquie.

Elle collabore de manière indépendante avec différents organismes d’aide pour mettre en place des activités pérennes et adaptées aux envies des femmes, en décalage avec l’accompagnement généralement établi. « Eux, ils ont leurs agendas, ils pensent à dans cinq ans. De mon côté, je veux travailler avec les gens, avec des trucs vrais. Je fonctionne d’une autre façon.»

« Il faut leur dire que notre culture, ils ne peuvent pas la changer » , lui ont répété certaines femmes, ou encore  : « se marier jeune, on le fait depuis toujours, on en a marre qu’ils viennent nous dire de ne pas le faire. »

Lorsqu’elle évoque le women empowerment [l’émancipation féminine, NDLR] prôné par certaines organisations, la trentenaire s’agace : « C’est un grand mot qui attire beaucoup d’argent mais cause pas mal de problèmes. Par exemple, à force de répéter aux femmes battues de quitter leur mari, certaines se révoltent et quittent la maison. Mais après ? Je veux bien, je ne dis pas que c’est une mauvaise idée, mais l’ONG ne peut pas prendre en charge sa famille. Elle doit ensuite retourner chez son mari et là, c’est pire ! »

Sabine portrait
Toujours en mouvement, Sabine jouera dans un festival de rue à Alexandrie en Égypte, au mois d’octobre. (photo Sabine Choucair)

Artiste, thérapeute, libanaise… Sous ses différentes identités, Sabine Choucair poursuit aujourd’hui son chemin.

Après une récente collaboration avec l’Unicef autour d’un projet de storytelling digital, elle a travaillé auprès d’adolescents syriens dans la Bekaa dans le cadre d’un programme de l’ONG Terre des Hommes-Italie. Dans ses bagages, la trentenaire emporte à chaque voyage ses convictions.

À travers un Proche-Orient qui lui est cher, elle manie humour et écoute pour apporter aux communautés en souffrance une once de réconfort. Avec ou sans nez rouge.


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