Adonis Diaries

Can anyone reconfirm that a bottle of ancient whisky openes for $5400 in a Lebanese luxury bar and the glass of whysky cost $575?

Posted on: July 8, 2025

Note: I read on social medias from foreigners that Lebanon is the best location for Partying. This article is another take on that subject.

By Akram Nehme

On m’a raconté qu’à Beyrouth, dans certains bars, des verres de whisky sont vendus à 575 dollars, et que chaque soir, des bouteilles à 5400 dollars sont ouvertes sans que personne ne dise rien, comme si c’était devenu normal.

Comme si le pays autour, avec tout ce qu’il traverse, n’existait plus ou ne comptait plus. Alors j’ai voulu voir par moi-même. Je suis allé là-bas.

J’ai vu des hommes et des femmes bien habillés, sourire, parler fort, lever leurs verres, manger, rire, comme si tout allait bien. Le lieu était luxueux, bien organisé, confortable, coupé du monde extérieur.

Comme si ce qui se passe dehors n’existait plus. J’ai vu des corps danser, des visages s’éclater, comme si le pays n’était qu’un décor flou, lointain, sans rapport avec leur réalité.

Moi, j’étais là, debout, j’ai regardé sans parler, et je me suis senti en décalage, comme si je n’étais pas à ma place, comme si je venais d’un autre pays, d’un autre Liban,

Le Liban qui a tout donné pour tenir debout, mais qui n’a plus rien à dire ici, comme si ça n’avait plus aucune valeur, comme si ça n’intéressait plus personne. Et pendant que je regardais les bouteilles s’ouvrir, je pensais à autre chose.

Je pensais aux vieux qui vendent ce qui leur reste pour continuer. Aux profs qui travaillent pour presque rien. À ces pères de famille qui enchaînent deux boulots pour survivre.

Aux retraités dont plus personne ne parle. Aux jeunes qui n’ont plus de projet, plus d’avenir. Et aussi à ces militaires qu’on croise tous les jours, debout avec un salaire qui ne couvre même pas les besoins d’une famille, pendant que, juste à côté, certains dépensent en quelques heures ce qu’un soldat gagne en six mois.

Je pensais aux familles que je connais, celles qui m’écrivent chaque jour, celles qui n’ont besoin que du minimum, qui demandent un repas, un médicament, une bonbonne de gaz, une paire de souliers pour leur enfant — pas pour vivre dans le luxe, mais juste pour tenir jusqu’à demain avec un peu de dignité.

Ce n’est pas la richesse qui choque. C’est le silence. L’acceptation.

Le fait que plus personne ne trouve ça étrange. Comme si l’indifférence était devenue la norme.

J’ai essayé d’en parler autour de moi. Certains m’ont dit que j’exagérais, que chacun dépense comme il veut. D’autres ont écouté sans répondre. Mais presque tous ont fini par dire la même chose : « C’est comme ça maintenant. »

Et c’est justement cette phrase-là qui m’a donné envie d’écrire. Pas pour accuser des gens. Pas pour pointer du doigt. Mais pour dire ce qu’on voit. Pour dire ce qu’on vit.

Parce qu’on ne reconstruit pas un pays si on continue à faire semblant. Parce qu’on ne parle pas de solidarité si on regarde ailleurs pendant que des gens tombent.

Parce qu’un pays, ce n’est pas seulement ceux qui s’en sortent. C’est aussi ceux qu’on laisse de côté. Et quand on finit par les oublier, ce n’est plus seulement une crise d’argent. C’est une fracture morale.

Et celle-là, elle ne se règle pas avec des aides, des dollars ou des discours. Elle se règle seulement si on a encore un peu de courage pour regarder les choses en face.

Le Liban est aujourd’hui divisé. Non pas symboliquement, mais concrètement. Deux mondes vivent côte à côte sans plus se voir ni se comprendre.

D’un côté, il y a la majorité. Celle qui divise un repas en deux pour tenir jusqu’au lendemain. Celle qui saute des repas, vend ses bijoux un à un pour tenir une semaine de plus. Celle qui doit choisir entre la facture du générateur et celle des médicaments, entre une miche de pain et les frais de scolarité. Cette majorité ne manifeste plus.

Elle ne proteste même plus. Elle survit. Silencieusement. Épuisée.

De l’autre, il y a les habitants du pays parallèle. Ceux qui continuent de vivre comme si rien ne s’était effondré : soirées sur les toits, verres de whisky à 575 dollars dans les bars à la mode,

Dîners hors de prix, vêtements griffés, voyages improvisés. C’est le même pays, mais ce n’est plus la même vie. C’est le même drapeau, mais ce ne sont plus les mêmes chances.

Et ce verre à 575 dollars… qui le sert ?

C’est un jeune homme. Ou une jeune fille.

Souvent diplômé(e). Souvent trilingue. Toujours poli(e), toujours impeccable. Il ou elle gagne 400 dollars par mois pour servir des verres qu’il ou elle ne pourra jamais se payer, dans des lieux qui ne seront jamais les siens.

Il ou elle tend ce verre comme on tend la main dans le vide — avec un sourire discret, presque automatique. Et dans le cœur, l’espoir que le pourboire suffira à acheter un médicament pour un père ou une mère malade, à payer une partie des frais de scolarité, ou simplement à remplir une bonbonne de gaz pour que la famille puisse chauffer un repas le soir, ensemble, dignement.

Il ou elle ne dit rien. Parce qu’un mot mal placé peut coûter un emploi. Et cet emploi — aussi mal payé, aussi instable soit-il — fait vivre un foyer entier, parfois trois générations.

Alors il ou elle sert. Sans bruit. Sans plainte. Avec une élégance blessée. Et pendant qu’il ou elle sert, d’autres sabrent, rient, exhibent. Leur fête est son effort ; leur ivresse, son silence ; leur luxe, sa résignation.

Ce verre de whisky a trente ans d’âge.

Le serveur qui le tend n’en a que vingt.

Le liquide a vieilli dans du chêne, à l’abri, valorisé, soigné, élevé avec patience.

Le serveur a grandi dans un pays qui ne l’a ni protégé, ni formé, ni soutenu.

Et pourtant, c’es telle qui sert, avec élégance et retenue, ce qu’elle-même, ne pourra jamais s’offrir. Il ou elle tend ce verre à 575 dollars avec la grâce de ceux qui n’ont pas le droit à la fatigue.

Entre ses mains, ce n’est pas qu’un verre qu’il tend. C’est tout un déséquilibre social condensé dans un geste silencieux. Et dans cette scène, tout est dit : l’absurdité d’un système où la bouteille est plus précieuse que celui qui la porte.

Et derrière ce luxe, il n’y a pas que des héritages.

Il y a des fortunes apparues du néant. Des comptes bancaires qui ont gonflé alors que tout s’effondrait. Ce n’est ni du mérite, ni le fruit d’un travail, ni le résultat d’une vie de labeur. C’est du blanchiment.

Des deals discrets, des importations truquées, des commissions occultes. Ce sont des commerces fantômes, n’existant que sur le papier. Des sociétés-écrans. Du cash qui circule, des commissions qui tombent, des transferts qui passent entre les mailles d’un État complice ou aveugle.

Ce sont les nouveaux riches de l’après-effondrement. Ceux qui ont profité de la crise, racheté à bas prix ce que d’autres perdaient, enrichis sur les pénuries, sur la douleur, sur le désespoir des autres.

C’est l’économie parallèle qui a pris le dessus sur l’économie réelle. Celle qui ne paie pas d’impôts, qui n’a pas de comptes à rendre, qui se nourrit de la crise au lieu d’en souffrir. C’est du blanchiment pur.

On lave l’argent de la corruption, de la contrebande, du détournement, parfois même du crime. Et on le transforme en soirées, en voitures, en propriétés, en influence.

Pendant que des familles vendent leurs alliances, d’autres s’offrent des montres de collection, des sacs à plusieurs milliers de dollars, des tables réservées à l’année.

Pendant que des jeunes cherchent un visa, d’autres achètent des passeports. C’est ça, aujourd’hui, l’injustice: non pas que certains s’en sortent, mais que ceux qui s’en sortent sont parfois ceux qui ont détruit le système — ou qui en vivent très bien.

Ce n’est pas un fantasme. C’est une réalité connue de tous. Mais personne ne la dit à voix haute, parce qu’elle implique des noms, des réseaux, des responsabilités. Parce qu’elle touche aux intouchables.

Et pourtant, si on veut reconstruire, il faudra commencer par là : nommer, tracer, exposer.

Parce qu’un pays qui laisse l’impunité régner n’a plus de boussole. Et un pays sans boussole finit toujours par se perdre.

Les Libanais de la classe moyenne ont vu leurs économies disparaître, non pas à cause d’un conflit armé ou d’un cataclysme naturel, mais parce qu’un système les a tout simplement effacées, d’un trait de plume, sans prévenir, sans explication, sans responsabilité.

Des décennies de travail régulier, d’heures supplémentaires, de sacrifices silencieux, d’épargne prudente accumulée lentement pour l’avenir, pour les enfants, pour une maison, pour la retraite ou une urgence de santé, ont été balayées froidement, non sous les bombes, mais sous les guichets verrouillés des banques, par des signatures apposées dans l’ombre par des dirigeants lâches, avec la complicité passive d’un État qui a choisi de protéger les puissants plutôt que les justes, d’un système qui récompense les fraudeurs et punit ceux qui ont cru en la valeur de l’effort.

Et aujourd’hui, ces mêmes citoyens se tiennent debout pendant des heures dans des files interminables, tête baissée, dans une position qui n’est plus celle de l’attente mais celle de l’humiliation, pour retirer, s’ils y arrivent, l’équivalent de quelques dollars — leur propre argent, celui qu’ils ont gagné honnêtement, et pourtant on les regarde comme des perturbateurs, comme une foule à encadrer, à calmer, à faire taire, comme s’ils avaient perdu non seulement leur épargne, mais aussi le droit de se plaindre.

Ils ne vivent plus. Ils tiennent. Ils ne rêvent plus. Ils s’adaptent. Et ceux qui les ont volés, eux, continuent d’aller dîner dans les mêmes restaurants, de transférer à l’étranger, de marcher dans les salons comme si rien ne s’était passé.

C’est peut-être ça, le crime le plus violent : faire de l’humiliation une routine, et du vol, une politique.

Les retraités qui ont travaillé toute leur vie vivent aujourd’hui avec l’équivalent de quelques dizaines de dollars. Leur dignité s’est évaporée avec leur pension.

Et pendant ce temps, le prix d’un seul verre de whisky — 575 dollars représente l’équivalent de deux mois de nourriture pour une famille modeste. C’est deux mois de riz, de lentilles, de lait pour bébé, de transport pour l’école ou l’hôpital. Deux mois de survie…

Deux mois de survie engloutis en dix minutes autour d’une table. Et pendant que certains lèvent ce verre, d’autres doivent choisir entre manger ou se soigner.

Dans un tel contexte, épargnez-nous vos photos, vos verres levés et vos soirées dorées postées sur les réseaux sociaux. Non par interdiction, mais par décence. Parce qu’en temps de ruine, la pudeur devient une élégance morale.

Non, ce n’est pas de la jalousie. Ce n’est pas une attaque contre ceux qui vivent mieux. C’est un appel à la décence. À la pudeur. Parce qu’il y a des silences qui sont plus nobles que certaines fêtes.

Bien sûr, certains, en lisant ces lignes diront que c’est trop, que c’est exagéré, que le tableau est trop noir, trop tranché, trop dur.

Ils diront aussi que la réalité est plus nuancée, qu’il ne faut pas généraliser, qu’il faut voir aussi ce qui fonctionne, ce qui résiste, ce qui tient encore debout.

Ils réagiront — parfois avec agacement, parfois avec sincérité, souvent avec cet air fatigué de ceux qui refusent de regarder en face ce qui dérange trop. Et pourtant, il faut les écouter. Il faut entendre leurs objections, leurs justifications, leurs raisonnements. Non pas parce qu’ils sont toujours fondés, mais parce qu’ils sont répétés, recyclés, relayés — dans les débats, dans les salons, sur les plateaux, dans les éditoriaux, dans les commentaires en ligne et dans les conversations de fin de dîner.

Alors les voici, un par un.

Et voici, avec la même clarté, pourquoi ces arguments ne tiennent plus. Pourquoi ils n’apaisent rien. Pourquoi ils ne suffisent plus. Pourquoi ils ne peuvent plus masquer la douleur, la colère, et le vide.

• « Nous vivons dans une économie libre »

Oui. Mais une économie libre ne veut pas dire une économie déshumanisée. La liberté économique n’absout pas de la responsabilité morale. Sans solidarité, la liberté devient un prétexte à l’indifférence.

• « Chacun dépense comme il veut »

C’est vrai, en théorie. Mais dans un pays en ruines, l’ostentation n’est pas un droit neutre. C’est une provocation. Une blessure infligée à ceux qui n’ont plus rien.

• « Et qui te dit que ces gens-là n’aident pas ? »

Certains aident, oui. Mais aider n’autorise ni l’humiliation ni l’exhibition. La générosité, lorsqu’elle est sincère, ne cherche pas les projecteurs.

• « C’est ce qui fait le charme du Liban »

Non. Le charme du Liban ne se trouve pas sur les toits dorés, mais dans les rues qui tiennent bon, malgré la honte, la fatigue et l’oubli.

• « Ça fait tourner l’économie »

Mais quelle économie ? Celle de l’importation luxueuse, de la rente, des monopoles ? Elle ne tourne pas. Elle tourne en rond. Toujours entre les mêmes mains.

• « Le Liban est un pays de tourisme »

Oui, mais le pays ne peut pas être géré comme un hôtel. Lorsque la diaspora revient en été pour dépenser sans regarder autour, elle transforme le pays en vitrine saisonnière.

• « C’est pareil partout dans le monde »

Faux. Partout dans le monde, il y a des inégalités. Mais ici, elles ne sont pas amorties. Elles sont normalisées, acceptées, exhibées sans filtre.

• « L’État est absent »

Justement. Quand l’État est absent, la société doit rester présente. Et la décence fait partie de cette responsabilité collective.

• « C’est légal »

Ce qui est légal n’est pas toujours juste. Et ce qui est permis n’est pas toujours moral.

• « Pourquoi blâmer les riches ? »

Il ne s’agit pas de blâmer, mais de rappeler qu’il y a une manière de vivre le confort sans mépriser ceux qui l’ont perdu.

• « Ce discours est populiste »

Il est populaire parce qu’il parle d’une douleur réelle. Il dérange parce qu’il dit tout haut ce que beaucoup vivent tout bas.

• « On est fatigués des critiques »

Mais ceux qui crient sont ceux qui n’ont plus les moyens de se taire. La lassitude n’efface pas la souffrance.

• « Ce n’est pas notre faute »

Peut-être. Mais détourner le regard, c’est déjà participer. Se taire, c’est laisser faire.

• « Que voulez-vous qu’on fasse ? »

Commencez par ne pas humilier. Par ne pas poster. Par ne pas en rajouter. C’est déjà beaucoup.

• « Il faut bien consommer pour faire marcher l’économie »

Oui, mais consommer n’implique pas d’exhiber. Il y a une manière digne de vivre dans le confort sans l’imposer au regard des autres.

• « C’est une manière de montrer que le Liban tient encore debout »

Mais un pays ne tient pas debout sur des talons aiguilles et des verres de cristal. Il tient debout sur ses écoles, ses hôpitaux, sa justice.

• « Il faut des modèles de réussite »

Oui, mais les vrais modèles inspirent. Ils n’écrasent pas. Ils ne provoquent pas. Ils élèvent.

• « Les gens ont le droit de se faire plaisir »

Bien sûr. Mais dans un pays où tant se privent, il est possible de vivre bien sans le crier sur tous les toits.

Le Liban a perdu sa classe moyenne.

Pas seulement un segment de revenu, mais une colonne vertébrale sociale, une culture de l’effort, de la décence, de l’équilibre. Des gens qui ne demandaient pas la richesse, mais la stabilité.

Pas le luxe, mais un toit sûr, une école correcte, un avenir possible pour leurs enfants. Ils ont été enseignants, petits commerçants, techniciens, fonctionnaires, infirmières, ingénieurs, employés de banque, artistes, artisans.

Ils payaient leurs impôts, respectaient les règles, faisaient tourner les institutions, envoyaient leurs enfants à l’université en espérant qu’ils auraient une vie meilleure. Aujourd’hui, ils font la queue devant des ONG. Ils vendent leur voiture, leurs bijoux, leurs livres. Ils émigrent quand ils le peuvent.

Se taisent quand ils ne le peuvent pas.

Et pendant ce temps, une poignée continue de s’enrichir, sans gêne, sans honte, sans limites, dans un pays vidé de son cœur, de sa mémoire et de son moteur.

Ce pays n’a pas été fondé sur des rooftops, des clubs privés ou des privilèges bancaires. Il ne vient pas des fortunes héritées ni des passe-droits politiques. Il ne s’est pas construit sur les deals d’ambassade ni dans les salons de luxe.

Ce pays s’est levé par la force de celles et ceux qu’on a exclus des discours officiels. Il a tenu grâce à la majorité silencieuse, celle qu’on n’invite jamais sur les plateaux. Le Liban n’est pas né dans une réunion ministérielle ou un pacte entre chefs communautaires. Il existait bien avant eux. Il est plus ancien que leurs frontières, plus fort que leurs compromis, plus légitime que leur pouvoir.

Il est né dans les villages, dans les villes populaires, dans les maisons sans marbre, les rues sans privilèges. Il a été construit par des enseignants, des ouvriers invisibles, des familles déplacées, des mères seules, et par ces jeunes qui l’ont porté à bout de bras — dans les champs, sur les chantiers, dans les ateliers, dans la pierre, dans le métal, dans la poussière, et dans les bureaux.

Il a été porté par les prêtres, les imams, les moines, les cheikhs, les sœurs des missions, les instituteurs des écoles religieuses. Par les hôpitaux qui soignaient sans distinction. Par les universités qui formaient des générations entières, même quand l’État abandonnait son rôle.

Il a été soutenu par les intellectuels qui n’ont jamais trahi leurs idées. Par les commerçants honnêtes qui ont tenu leurs boutiques pendant que les grands importateurs manipulaient les prix. Par les industriels qui continuaient de produire, même quand tout poussait à l’abandon.

Ce pays, c’est aussi la francophonie, qui a structuré la pensée, les débats, l’école. Ce sont les lycées, les académies, les instituts, qui ont formé des générations à réfléchir, à créer, à résister.

Ce sont les artistes, les cinéastes, les écrivains, les musiciens, qui ont continué leur travail même quand le système les ignorait.

Ce pays, ce ne sont pas les soirées privées ni les passe-droits. Ce sont les martyrs de la résistance libanaise. Ceux qui ont donné leur vie, sans calcul, pour empêcher la disparition totale. Sans eux, il ne resterait rien. Le pays aurait été avalé, occupé, dissous. Il n’y aurait plus rien à défendre, plus rien à reconstruire.

Ceux qui gouvernent aujourd’hui n’ont rien bâti. Ils ont pris, volé, profité. Ils ont utilisé la religion pour se maintenir au pouvoir.

Ils ont entretenu la peur pour empêcher l’unité. Ils ont couvert des crimes, bloqué la justice, fermé les yeux sur les trafics, les assassinats, les pillages. Ils parlent de coexistence alors qu’ils vivent entre eux. Ils parlent de souveraineté alors qu’ils obéissent à l’extérieur.

Ils parlent d’unité nationale mais refusent toute réforme réelle. Ils ne croient plus au pays. Ils n’y vivent pas. Ils y règnent, comme sur une propriété privée. Ce pays ne leur appartient pas. Il ne leur doit rien. Ils ne représentent que l’échec.

Et malgré eux, il tient.

Parce qu’il y a encore des gens droits. Des travailleurs. Des médecins. Des avocats. Des ingénieurs. Des artisans. Des agriculteurs. Des intellectuels. Des commerçants. Des enseignants. Des croyants de toutes confessions. Des druzes, des chrétiens, des sunnites, des chiites, des laïcs. Des hommes et des femmes qui ont refusé de trahir. Qui refusent de fuir.

Qui tiennent. Le Liban, ce n’est pas eux. C’est nous. Ceux-là ont fait le Liban. Pas ceux qui s’en parent aujourd’hui comme d’un terrain de jeu. Pas ceux qui le traitent comme un hôtel ou un décor de carte postale. Pas ceux qui le vendent en morceaux, le pillent, le maquillent pour mieux l’abandonner.

Ce pays, ce n’est pas le leur. C’est celui de celles et ceux qui l’aiment sans condition, et qui le servent sans costume. Ce pays n’a pas été sauvé par le luxe. Il a été sauvé par le courage, le travail et la solidarité.

Le Liban n’est pas une vitrine. C’est une lutte. Une mémoire. Un effort. Une fidélité silencieuse à ceux qui se sont tenus debout quand tout vacillait.

Un jour, on le lèvera, ce verre. Et ce ne sera pas dans un lounge perché au-dessus d’un pays brisé,

Pas dans un salon doré où l’on boit en tournant le dos à la souffrance. Ce ne sera pas pour faire semblant d’avoir gagné pendant que d’autres s’effondrent.

On le lèvera dans une maison modeste, autour d’une table bancale qu’on aura réparée, avec du pain chaud, du rire vrai, des visages fatigués mais libres, et une chanson qui aura survécu aux tempêtes.

On le lèvera pour ceux qui ont tenu sans bruit, sans reconnaissance, sans relâche.

Pour nos mères, nos pères, nos enfants, nos anciens. Pour ceux qu’on a piétinés, oubliés, mais qui n’ont jamais cessé d’aimer ce pays.

On le lèvera pour les humbles, pour les justes, pour ceux qui ont payé pendant que d’autres profitaient. Pour les vivants qui n’ont pas trahi. Pour les morts qu’on n’a pas trahis. Et ce verre, il n’aura ni étiquette luxueuse ni prix scandaleux. Il n’aura besoin de rien, sauf de sens.

Ce verre aura le goût de la vérité, de la justice, de la solidarité retrouvée. Il dira qu’on est restés debout. Il dira qu’ils n’ont pas gagné. Il dira qu’on est encore là, plus forts, plus unis, plus vivants.

Ce jour-là, la réussite ne sera plus une offense. Le luxe ne sera plus une frontière. Et la dignité ne sera plus un rêve inaccessible : elle sera la norme, elle sera la loi, elle sera le sol commun sur lequel on reconstruira tout.

Le Liban se relèvera, non pas grâce à ceux qui l’ont vendu, mais grâce à ceux qui l’ont aimé dans sa chute. Grâce à ceux qui, au lieu de fuir, ont décidé de rester, de réparer, de bâtir autrement.

Ceux qui ont cru, même dans le noir. Ceux qui ont tenu, même dans le vide. Et quand ce jour viendra — car il viendra — on lèvera ce verre, haut, fort, à pleine main. Et ce ne sera pas seulement un toast : ce sera une renaissance.

Pas un symbole. Une victoire. La nôtre. Et cette fois, elle ne nous sera plus jamais arrachée.

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